Débat

Agroécologie : obligation ou opportunité ?

Christian Hugues (à droite), directeur scientifique adjoint agriculture à l'Inra, a établi 10 constats sur l’agroécologie qui mèneront notamment à son succès, lors du colloque sur l'agroécologie à Pouillé (49).
Christian Hugues (à droite), directeur scientifique adjoint agriculture à l'Inra, a établi 10 constats sur l’agroécologie qui mèneront notamment à son succès, lors du colloque sur l'agroécologie à Pouillé (49). Photo: O. Lévêque/Pixel Image

Agroécologie: obligation ou opportunité? Cette question continue de faire débat dans le milieu agricole, notamment après la réaffirmation de Stéphane Le Foll de s’engager dans la voie de l’agroécologie. Fin janvier, au lycée agricole de Pouillé (Maine-et-Loire), le colloque "Agroécologie & systèmes de cultures innovants" a permis d’organiser une table ronde sur ce sujet.

En ce moment, tout le monde se revendique de l’agroécologie, a soutenu Christiane Lambert, vice-présidente de la FNSEA lors de la table ronde au colloque "Agroécologie et systèmes de cultures innovants" au lycée agricole de Pouillé (Maine-et-Loire):

"Les agriculteurs sont à l’affut des mesures agro-environnementales, avec le déploiement des MAET ou sur la réduction de doses phyto. Le Certiphyto était initialement vu comme une contrainte, mais la filière a formé 90% de sa population en trois ans! Si l’agriculture est en mouvement pour concilier économie et écologie, seule la France, par culpabilité, s’est fixée des objectifs chiffrés en termes de réduction d’emploi de produits phyto. Il est donc normal que nous apparaissions comme les seuls "loosers" aujourd’hui! Il y a un équilibre à trouver, pour permettre aux producteurs de gagner leur vie tout en assurant la qualité des produits et de l’environnement. Il ne sert à rien de se dire pays de l’excellence agricole si demain, notre agriculture est morte!"

Débat économique ou idéologique ?

Pour Bernard Belouard, ancien président de la coopérative CAPL, le sujet ne doit pas être abordé sous un angle idéologique mais économique:

"En réduisant les intrants, les taux de protéines peuvent chuter et les mycotoxines augmenter, créant des problèmes pour les marchés export, demandeurs de qualité. Avec 2/3 de la production exportée, si nos coûts de production augmentent, les acheteurs accepteront-ils notre marchandise ou se tourneront-il vers d’autres pays producteurs plus compétitifs comme l’Ukraine ou la Russie ?"

La formation est une des clés du changement, assure Christiane Lambert, qui mise sur la "décompaction" des cerveaux:

"L’agroécologie n’est pas une norme. Elle doit rimer avec innovations. Nous ne ferons pas l’agriculture de demain avec les recettes d’hier. Il faut raisonner bassin versant. Il faut raisonner accompagnement avec des caisses de péréquation pour les agriculteurs qui prennent des risques.  Il faut aussi raisonner moyen-long terme!"

 

10 points clé de la transition agroécologique

En conclusion du débat de la table ronde, Christian Huygues, directeur scientifique adjoint agriculture à l'Inra, a établi 10 constats sur l’agroécologie, qui mèneront notamment à son succès.

1/ Le besoin d’échanges. L’agroécologie doit passer par une diffusion des savoirs, notamment autour de l’agriculture de conservation.

2/ L’importance de remettre l’agriculteur au centre du débat, et non le marché. Ce choix d’orientation devra être clair.

3/ Les systèmes les plus robustes ont les variances les plus faibles autour de la moyenne. Il faut donc réduire le risque, pour avoir la variance la plus faible. Cela passe par un accompagnement des centres d’économies rurales et des conseillers techniques. Le conseil ne doit plus être apporté culture par culture mais selon une vision d’ensemble.

4/ L’agroécologie est assez simple à appliquer aux grandes cultures, mais beaucoup plus compliquée à appliquer aux productions spécialisées, comme la vigne, l’arboriculture. Il faut avoir une approche holistique.

5/ Ne pas louper les opportunités liées aux transitions, avec l’industrie bio-sourcée et les usages non alimentaires. Il faut réfléchir aux usages des plantes de services, cultures intermédiaires, etc.

6/ L’importance de travailler pleinement avec le biocontrôle et l’agroéquipement.

7/ Les enjeux du numérique et du Big data, pour s’ajuster au marché, mais aussi fournir de l’information. La capacité à générer des masses de données considérables devra s’accompagner d’une capacité à traiter l’information.

8/ Il faut penser dans un système plus global que le simple système agricole: 80% de la production passe par la transformation. L’agroécologie dépasse donc le cadre agricole, pour toucher l’ensemble de la société. Nous sommes tous confrontés aux changements climatiques et à l’urbanisme. En France, 75% de la population habite en ville, contre 50% au niveau mondial. Il faut donc réfléchir à l’organisation de l’industrie agroalimentaire qui approvisionne les villes.

9/ Les réseaux sociaux ont une utilité pour communiquer sur ce que l’on fait, et participent à l’acceptabilité de certaines démarches. Pour le barrage de Sivens, nous avons vu à quel point la mobilisation a été organisée, et pu modifier les projets initiaux.

10/ Le processus de relocalisation industrielle traverse la société actuellement. La France a laissé son industrie partir, mais va devoir la relocaliser. Au niveau agricole, il faut choisir les endroits de production et ceux de l’aval pour la transformation, où se trouve le réservoir d’emploi. Aussi, si le principe d’économie d’échelle prévalait jusque-là, comme pour l’industrie laitière, il va falloir s’orienter sur des économies de gamme pour les industries agroalimentaire.