Christian Pèes, président d’Euralis

« Nous vivons une révolution agricole et culturelle »

Selon Christian Pèes, président d’Euralis, « nous devons accepter qu’il est désormais impossible de décider seul, de façon isolée ». Photo : Euralis
Selon Christian Pèes, président d’Euralis, « nous devons accepter qu’il est désormais impossible de décider seul, de façon isolée ». Photo : Euralis

La coopérative Euralis a tranché : elle a décidé de choisir le conseil et de mettre de côté la vente de produits phytosanitaires. Selon son président Christian Pèes, ce choix s’est imposé car il répond à des attentes sociétales fortes. C’est d’ailleurs avec l’ensemble de la société que le groupe coopératif entend relever le défi.

Euralis a annoncé lors de son assemblée générale du 7 février dernier qu’elle choisissait de poursuivre le conseil et le service aux agriculteurs plutôt que la vente de produits phytosanitaires de synthèse, à compter de 2021. « La perspective de la loi séparant les activités de vente et de conseil a été un élément déclencheur, avoue Christian Pèes, président d’Euralis. Mais c’est une réflexion que nous menons depuis plus longtemps, et le choix que nous avons fait s’est imposé de manière logique. Le cœur de notre mission est de procurer de la valeur ajoutée à nos agriculteurs. Pour cela, nous devons être à l’écoute des marchés et de nos clients. Ce sont eux qui nous disent ce qu’ils veulent consommer et ils ont une vision très claire de la façon dont ils veulent qu’on le produise : de manière plus responsable, en utilisant peu, voire plus du tout de produits phytopharmaceutiques. Nous aurions pu rester dans une posture plus attentiste mais je pense que des demi-choix n’apportent que des demi-réponses. En choisissant de nous positionner comme une coopérative de services qui inclut le conseil, nous avons opté pour une vraie solution. »

Christian Pèes en est persuadé : nous vivons une révolution agricole qui nécessite de changer de modèle : « Nous devons passer d’une pratique relativement “simple”, basée sur une énergie et une chimie peu chères, à une science plus complexe qui remet l’agronomie au cœur des pratiques et s’appuie également sur tous les apports des innovations en matière de numérique ou encore de génétique. »

Pour réussir ce pari et accompagner au mieux les agriculteurs, Euralis entend proposer toute une gamme de services incluant le conseil. « Tout est loin d’être finalisé, précise le président de la coopérative. Nos équipes sont actuellement en train de construire cette gamme car on ne peut pas choisir tous les services, il faut donc faire des choix. Nous travaillons également sur la tarification de ces services. Nous avons déjà réalisé des tests sur la facturation des services mais tout cela reste à affiner. »

Faire monter les équipes en compétences

Ce choix d’opter pour le conseil aura bien évidemment un impact sur les équipes, notamment les technico-commerciaux, qui vont voir leur métier évoluer. « Il y a un important enjeu, qui est celui de la formation de nos techniciens, souligne Christian Pèes. Si ces derniers vont pouvoir continuer à vendre certains produits, leur principale mission sera désormais de proposer à nos adhérents des solutions sur mesure, de les accompagner et les aider à être moins massifs dans l’intervention au champ, de construire des itinéraires pour aller vers moins de phyto, voire plus de phyto du tout. C’est notre culture d’entreprise qui va s’en trouver bouleversée : les mentalités doivent changer et nous devons accompagner nos équipes pour que chacun ait les mêmes bases de connaissances et de compétences. Mais tous sont prêts à se battre pour ce nouveau projet, cette nouvelle agriculture. Cet enthousiasme partagé est de bon augure ! »


La réduction des phyto passera par l’utilisation de technologies novatrices pas forcément
accessibles à tous (ici la solution UV Boosting). « Nous devrons nous organiser pour que tous
puissent en profiter », affirme Christian Pèes. Photo : DR

Christian Pèes souligne également que la réduction des phyto passera aussi par de nouvelles formes de mécanisation coûteuses et par l’utilisation de technologies novatrices pas forcément accessibles à tous. À titre d’exemple, le groupe coopératif collabore avec la start-up UV Boosting pour développer une solution de protection des cultures basée sur le recours aux UV pour renforcer la vigne et diminuer la dépendance aux fongicides. « Nous avons à cœur d’embarquer tout le monde dans cette révolution et de ne pas laisser d’agriculteurs sur le bord du chemin. Nous devrons donc réfléchir à organiser tout cela pour que tous puissent en profiter. »

La coconstruction comme leitmotiv

Christian Pèes insiste également sur le fait que la révolution de notre modèle agricole ne pourra se faire seulement avec la profession. Selon lui, il est indispensable d’associer les citoyens aux décisions. « Dire qu’on a changé ne suffira pas… La révolution culturelle est aussi là : nous devons accepter qu’il est désormais impossible de décider seul, de façon isolée. Nous devons être dans une logique permanente de coconstruction, avec les salariés, les agriculteurs et la société au sens large. Nous devons travailler avec des gens différents de nous, des clients, des consommateurs, des associations, des ONG… On ne convaincra pas tout le monde, mais ceux avec qui on aura co-construit seront indéniablement plus réceptifs. »

Enfin, Christian Pèes tient à souligner que ces mutations nécessitent un soutien des financeurs et des pouvoirs publics. « Ce choc culturel que nous vivons va chambouler notre modèle économique et celui de nos agriculteurs. Le temps agricole est un temps long et nous aurons besoin d’être accompagnés par nos banques, mais aussi par les politiques français et européens. Nous ne parviendrons à accomplir la révolution du modèle agricole qu’avec le soutien de chacune de ces parties prenantes. »